IMPRIMER EN PDF

Un autre modèle économique : la logique de la valeur ajoutée

Quelle façon de compter est-il préférable d'adopter pour mobiliser les énergies, assurer la prospérité et le développement de l’entreprise, contribuer à la croissance et l’emploi :

I - La façon de compter fondée sur la logique du résultat

La logique du résultat est celle d’un groupe de personnes, les associés ou les actionnaires, qui procurent à une société (SA, Sarl, Scop…) les capitaux propres qui lui sont nécessaires, espérant en retour en retirer un profit. Les comptes de la société sont tenus de leur point de vue et le profit, au sens usuel de résultat, y tient, ce qui semble aller de soi, une place centrale :

Le résultat fait l'objet d'une répartition entre réinvestissement dans la société et dividendes versés :

Logique du résultat

Cette façon de compter, très généralement combinée avec le choix de la compétitivité par les prix, conduit le plus souvent à raisonner comme suit :

Comment améliorer la rentabilité du capital, la productivité du travail, la compétitivité des produits ? Cela semble évident, c'est écrit, c'est dit, c'est répété : « Il faut réduire les coûts ! », le premier d'entre eux étant le plus souvent l'effectif du personnel. En résulte un « management Jivaro » facteur de chômage et de baisse du pouvoir d'achat. Et la diminution de la demande qui en résulte renforce, cercle vicieux, la conviction qu'il faut baisser les prix...donc réduire les coûts !!!

Mais il y a des limites au delà desquelles les effets deviennent contraires à l’objectif visé. C’est notamment le cas lorsque la qualité des produits se dégrade progressivement, quand le service après-vente laisse de plus en plus à désirer, quand l’image de sérieux de l’entreprise n’est plus qu’un souvenir...

La façon de compter fondée sur la logique du résultat a pour elle de sembler frappée au coin du bon sens. Elle souffre pourtant d’un grave défaut : elle est fondée sur une approche – l’individualisme méthodologique – selon laquelle, en économie, n’existent que des individus qui cherchent à maximiser leur propre satisfaction. Qu’il s’agisse d’un entrepreneur individuel, une personne physique, ou d’une société, la personne morale substituée à un ensemble d’associés ou d’actionnaires, leur objectif ne peut « évidemment » être que le profit. Existe ainsi une discordance flagrante entre cette finalité et celle de l’entreprise qui est de produire des biens et des services. Notons que, dans ce contexte, entreprise s’entend au sens restreint de organisation (ou firme), ce qui fonde l’affirmation, bien connue des juristes, selon laquelle l’entreprise n’existe pas « en tant que telle » en droit.

Il est en revanche un domaine dans lequel l’approche fondatrice – que l’on peut qualifier de holisme méthodologique – est très différente : celui de la Comptabilité nationale. Les agents économiques ne sont plus des individus mais des entités constituant chacune un tout dénommé unité institutionnelle. Ce tout ne se confond avec aucun groupe d’individus (investisseurs, associés, actionnaires, salariés…) ; il constitue tout simplement ce que dans l’usage courant on nomme entreprise : « l’univers » au sein duquel sont produits des biens et des services. Est ainsi établie une concordance entre la nature de son activité et son revenu, lequel dans cet autre contexte est la valeur ajoutée.

II - L'entreprise dans la Comptabilité nationale

La Comptabilité nationale est une création récente à l’échelle de l’Histoire. Elle n’a commencé à être mise en place, dans les premiers États à vouloir s’en doter, qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. L’objectif, formulé par Keynes en 1936, au lendemain de la Grande dépression, était que les gouvernements disposent d’outils leur permettant d’intervenir efficacement dans la vie économique nationale, notamment pour lutter contre le chômage. Le Système de Comptabilité nationale des Nations-Unies de 1993 (SCN 1993) est une harmonisation des différents systèmes de Comptabilité nationale existants de par le monde. Il a, en effet, été réalisé sous la responsabilité conjointe d’Eurostat (Commission Européenne), du Fonds monétaire international (FMI), de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), de la Banque mondiale, et des Nations Unies. Ce qui suit reprend tout simplement certaines bases de ce système, en premier lieu la façon dont est définie l’ unité institutionnelle.

L’unité institutionnelle – l’entreprise – est un agent économique ayant deux composantes.

Chaque entreprise apporte sa contribution à la production nationale de richesses – au sens de biens et services produits – laquelle est l’aboutissement des activités de l’ensemble des entreprises. Des grandeurs économiques fondamentales leur sont associées : la valeur ajoutée de l’entreprise et le PIB, le produit intérieur brut de la nation.

III - La contribution de l'entreprise au PIB

Imaginons, à titre d’exemple, une toute petite nation dans laquelle existent seulement quatre entreprises :

Chaque entreprise contribue à la production nationale de richesses, en l’occurrence le pain, et à cette contribution correspond une grandeur économique fondamentale, la valeur ajoutée, laquelle est définie à partir de deux montants économiques :

Par définition :

Valeur ajoutée = production – consommation intermédiaire

Pour la boulangerie, la valeur ajoutée est la différence entre le montant de ses ventes de pain et le coût de ses consommations de farine et de fioul.

Le PIB, le produit intérieur brut, est la valeur de la production nationale de biens et services. La valeur ajoutée étant la valeur de la contribution de chaque entreprise à cette production, en découle une relation simple :

PIB = somme des valeurs ajoutées des entreprises

Le schéma ci-après illustre comment chaque entreprise contribue au PIB.

ontribution des entreprises au PIB

On remarquera, dans cet exemple, que la boulangerie occupe une place particulière : celle d’être la plus en aval du processus de production. De ce fait la valeur de sa production de pain est égale à la somme résultant de l’importation, des valeurs ajoutées des entreprises en amont et de la sienne propre.

Généralisons. Les entreprises occupant la position la plus en aval - celles, grandes, moyennes, ou petites, directement fournisseurs des marchés consommation finale des ménages, investissement et exportation - jouent un rôle déterminant dans la vie économique d’une nation : la somme du PIB et de l’importation est égale à la somme de leurs productions (pour faire simple, de leurs chiffres d’affaires) :

PIB + Importation = somme des Productions des entreprises aval

De ce fait, le comportement de chaque entreprise aval peut influencer négativement ou positivement la croissance du PIB.

Négativement :

Positivement :

IV - La valeur ajoutée de l'entreprise et sa répartition entre les ayants-droit

La valeur ajoutée a deux autres caractéristiques, tout aussi remarquables que celle de leur contribution au PIB : elle est à la fois le revenu de l’entreprise et la source des revenus des ayants-droit entre lesquels la valeur ajoutée est répartie :

Le schéma suivant visualise ces diverses caractéristiques. Pour faire simple, le chiffre d’affaires a été pris comme valeur de la production.

Répartition de la VA

Le résultat est une part de la valeur ajoutée. Avec les amortissements et les provisions il constitue la capacité d'autofinancement de l'entreprise, laquelle est répartie entre autofinancement et dividendes.

Quelle est la bonne répartition de la Valeur Ajoutée ? Les décisions dans ce domaine dépendent de multiples facteurs, notamment des importances relatives accordées à la politique salariale, à l’attente des actionnaires et au développement de l’entreprise. On comprendra que la recherche du meilleur équilibre n’est pas toujours simple à trouver quand il s’agit de satisfaire simultanément les attentes de chaque ayant droit.

Mais une question mérite d’être posée : pourquoi, malgré son évidente importance, la valeur ajoutée reste-t-elle absente des comptes et des objectifs de l’entreprise ? Pour au moins deux raisons. L’une est que la Comptabilité nationale, pour laquelle a été créée le concept de valeur ajoutée, est relativement récente à l’échelle de l’histoire. L’autre est que l’apport économique de chaque bien ou service vendu n’est pas explicité dans cette comptabilité ; or le connaître est indispensable dans les entreprises.

Avec la logique du résultat c’est la marge. En complétant l'approche de la Comptabilité nationale nous allons voir que c'est la valeur ajoutée directe (VAD).

V - Les biens et services produits et leur valeur ajoutée directe (VAD)

La valeur ajoutée de l’entreprise est définie, dans la Comptabilité nationale, comme la différence entre la production et la consommation intermédiaire. Il est aussi précisé que la consommation intermédiaire correspond à deux types de biens et services : ceux « incorporés » dans les biens et services produits (telle la farine dans le pain) et ceux « détruits » par le fonctionnement de l’entreprise (tel le fioul consommé par le four d’une boulangerie). Nous les avons respectivement nommées consommation directe et consommation de fonctionnement. D’où la relation :

Consommation intermédiaire = Consommation directe + Consommation de fonctionnement

Considérons que l’organisation qui produit des biens et des services est une structure qui réalise une transformation. Les ressources physiquement mises en œuvre dans la structure sont le personnel, l’équipement et les biens et services « détruits ». Les biens et services « incorporés » sont l’entrée de la transformation réalisée par cette structure, les biens et services produits en sont la sortie.

Une grandeur économique ayant une importance majeure pour l’entreprise est alors mise en évidence : nous l’avons nommée valeur ajoutée directe des ventes ou (VAD des ventes). Elle est tout simplement la différence entre le Chiffre d’affaires et la Consommation directe des ventes:

VAD des ventes = Chiffre d’affaires – Consommation directe des ventes

Remarque - La production d’une entreprise est la somme de sa production vendue (le chiffre d’affaires), de sa production stockée (variation des stocks et encours) et de sa production immobilisée (par exemple une machine spéciale conçue et réalisée par l’entreprise pour ses propres besoins). Il faut noter que sur longue période :

Conséquence : sur longue période l’entreprise ne vit que de la VAD de ses ventes.

On peut donc considérer que, sur longue période :

Valeur ajoutée de l’entreprise = VAD des ventes – Consommation de fonctionnement

Le schéma suivant visualise ces relations.

Entreprise

À chaque bien ou service vendu correspond un prix de vente unitaire et une consommation directe unitaire, la valeur des biens et services qui lui sont physiquement « incorporés » (matière, composants, sous-traitance de technicité, etc.). En résulte une grandeur économique remarquable, la VAD unitaire :

VAD unitaire = Prix de vente unitaire – Consommation directe unitaire

Ce qui entraîne :

VAD des ventes = somme des VAD unitaires

Est ainsi mis en évidence un continuum économique entre trois niveaux : les produits (VAD), les entreprises (VA) et la nation (PIB).

VI - La façon de compter fondée sur la logique de la valeur ajoutée

Le schéma ci-dessous montre quelle est l’architecture de la façon de compter fondée sur la logique de la valeur ajoutée.

Logique de la valeur ajoutée

La valeur ajoutée est le revenu de l’entreprise, considérée en tant qu’institution (SA, Sarl, Scop,…) créée dans la perspective de produire des biens et des services. Elle est à la fois la source des revenus des ayants droit et une contribution au PIB.

La VAD des ventes est le revenu créé par l’entreprise, considérée en tant qu’organisation ayant concrètement pour fonction de produire des biens et des services grâce aux ressources réunies et « mises en système » par l’institution : personnel, équipement, consommation de fonctionnement.

L’équilibre économique, un objectif vital, est atteint lorsque la VAD des ventes couvre, au moins, le besoin de valeur ajoutée (somme des revenus contractuellement attendus par les ayants droit) et la consommation de fonctionnement..

La maîtrise des coûts reste ainsi une préoccupation permanente mais l’équilibre économique est recherché d’abord par la VAD des ventes, laquelle est fonction

Existent ainsi deux façons de faire croître cette somme : par l’augmentation des quantités vendues et/ou par l’augmentation des VAD unitaires.

L’augmentation des quantités vendues s’obtient généralement en choisissant la compétitivité prix. Mais il arrive toujours un moment où, inéluctablement, du fait de la saturation progressive des marchés, cette croissance quantitative des biens et services ralentit et se stabilise. Continuer à viser la compétitivité prix se traduit alors, au niveau entreprise, par une baisse de la VAD des ventes, entrainant au niveau de la nation un ralentissement de la croissance du PIB.

L’augmentation de la VAD apportée par chaque produit vendu s’obtient avec des produits dont les prix maintenus ou augmentés sont justifiés par ce qui fait leur valeur perçue par les clients (prescripteurs, acheteurs, utilisateurs), autrement dit leur compétitivité hors prix : qualité, fiabilité, durabilité, originalité, innovation, service avant vente, service après vente, image de sérieux de l’entreprise, etc. C’est la voie d’une croissance qualitative des biens et services, durable, soutenable, mais néanmoins favorable à la croissance du PIB.

L’insuffisance de croissance du PIB a, dans les nations qui en sont victimes, des conséquences désastreuses pour l’État (déficit budgétaire, endettement…), pour les personnes (précarité de l’emploi, chômage, baisse du pouvoir d’achat…), et pour les entreprises (raréfaction du crédit, baisse de la demande et des ventes, résultats déficitaires, dépôts de bilans…). Si les entreprises augmentaient leur valeur ajoutée de seulement 1% le PIB augmenterait lui aussi de 1% ! Elles contribueraient ainsi à satisfaire à la fois leur propre intérêt, les intérêts particuliers et l’intérêt général.

Il serait donc grand temps que, dans les entreprises, la façon de compter devienne fondée sur la logique de valeur ajoutée.

Auteur Paul-Louis Brodier

Mise à jour 15/02/2013